Gris neutre dans la parole

ramasse ma colère en

exorbitant ramage d’un

reflux qui n’exige plus

rien qui ne me soit

 

Donné comme cheval

mené à la longe, soufflant

travers perles qui glissent

aux soies de ses naseaux

en scandale minuscule

 

Perdu comme l’image propre

prédatrice du dire floué,

relance imprécative d’y vivre

engagé de s’y esseuler

qui tente le raccord

 

Accueilli comme maladresse

d’y prendre sérieux à la voix

sans bouffonner ce qui nous fit

parlants, partant séparés

de pouvoir se la jouer

 

Livrant l’origine, généalogique de

nos dires sans réclamer

telle vie de la voix de fond

mention de nos acabits,

catalogue des errances

 

Nommé pour moi la claque

retape sans spectacle vivant

juste vieille branche de l’entretien

insu, ramené de silence

en réclame d’oubli

 

J’y vis contre

adossé du désir

Des doigts en sueur

caressent la cendre, rendent témoignage

d’une peur du bleu

pour témoignage

 

Assuré d’une généalogie, homme rendu des regards

divisé du visage,

qui astreint à l’effraction,

maturation de la frontière au cerne

 

Les solitudes puissantes, ridicules qui trônaient mes orgueils

me faisaient juge cannibale dans ma barre d’orage

les demeures m’accueillant à la joie s’en tenant des mots

qu’on n’utilisait plus

 

Foule des mains foule

monde guerrier essentiellement ;

on se bat pourquoi tous les jours à se faire lever

quoi

quand nous désertions la joie, retrouvant le désert

faisant taire les foules, les troupeaux, les forêts,

en nous

 

 

l’action des corps, les gestes portés par l’angoisse, par la joie

la gestuelle, du conflit la danse intime

ce qui s’est tu

 

en nous le corps à l’entrée, on laissait nos chairs

éléments épars d’un blason perdu

dans  l’antre

 

à la parole des corps amoureux, suspendus au

nouveau hasard de l’intimité impossible

portés

 

on se sculptait un corps, blasonnant à même

la parole de l’autre, face au chuchotement

en nous

Reprise de Chiens, passé naguère chez l’homme sans réseaux à l’occasion des vases communicants. Reprise pour quelques ajustements de rythme, en attendant un Singe, encore trop désarticulé, lui.

Chiens

Depuis le paléolithique le chien fouille les ordures des hommes et n’y a pas trouvé sa rédemption. Depuis des siècles l’homme fait peser sa souveraineté sur les chiens et la soif de cette facilité ne s’est pas étanchée en lui.

L’homme et le chien se regardent comme des faïences trop précieuses pour lâcher l’un sur l’autre l’agressivité qui fait le flot de leur cœur.

Le chien est une poubelle à sentiments, selon Diderot ; il divertit le désir de pouvoir des médiocres. Amours frustrées des solitaires, sujétion faible des chefaillons, il est bête à déchets.

Chiens de guerre, de chasse, de garde, policier, de traîneau, de secours, d’aveugle, errant, chien blanc de la chasse à l’homme noir, chien d’avalanche, de séisme, d’éboulement.

Le chien épouse sans regrets les passions humaines, se faisant guerrier et raciste et délateur et propriétaire, avant de retourner fouiller les poubelles sans garder trace de ces emportements sanglants et passagers, ne valant pas pour moitié la découverte d’un jarret, mal rongé par un maître égaré dans ses multiples passions — et pas encore trop pourri. Il se rassérène.

Deux chasseurs, deux prédations, l’une a domestiqué l’autre.

Chien blanc. Je ne crois pas la leçon de Romain Gary qui trouve l’innocence, à la fin, dans le regard perdu du chien dressé à la chasse aux Noirs. Son regard accuse l’homme comme un amant répudié – trahi. Il l’accuse d’avoir de tout temps déjà trahi, même aux beaux jours de confiance ; d’avoir aimé vivre l’anticipation obscure, libidinale, de cette trahison. Il se reproche d’être chose.

Le chien innocent, le chien impur comme les déchets qu’il fouille. Le chien comme désir de la pureté du déchet.

J’ai dit au chien d’arrêter de fouiller du museau le sac éventré qui traînait le trottoir et d’aller me chercher de la lecture, tandis que j’attendais à la terrasse qu’on m’amène un demi. J’aime qu’il se sente utile, et ne pas avoir à me déplacer, bien qu’il ne trouve jamais que des journaux qui ne m’intéressent pas tant que ça, incapable de dénicher un bon bouquin, qu’il pourrait pourtant voler quelques tables plus loin en grondant à l’adresse d’un étudiant. Il faut comme en toute chose que je lui apprenne et, en attendant de passer outre la paresse à lui offrir cet apprentissage, je lis le journal.

Le chien gronde sans adresse aujourd’hui. L’orage.

Par cette habitude de fouiller dans le sale le chien s’est privé d’être déclaré sa plus noble conquête par l’homme. Disons que le cheval a juste l’air assez hébété pour mériter l’épithète de noble. D’épargner au chien cette humiliation ne fut pas la moindre de nos bontés, dont il nous remercie en accomplissant ses tâches sans vaine ostentation, la dent dure mais juste avec le voleur, le désintérêt facile — et souvent doux avec les enfants (le cheval, trop haut pour les voir, leur flanque des coups de sabot sans même daigner s’en apercevoir). Le chien se moque que le cheval de course, ce bouillon d’hystérie consanguine, fut réputé génial. Il redouble de moquerie quand je cite ce modèle d’abaissement du langage, lui qui fut héroïque bien avant la Cacanie, Rintintin flambant neuf des récits d’aventure aux sauvetages périlleux ou encore amour conjugal des peintres, comme bête boule de poil gâchant Les époux Arnolfini.

L’odeur du chien mouillé rejoint celle des ordures qu’il fouille.

Il fit le tour de la terre, dans une course au-delà de l’atmosphère, pour le compte des Russes, avant Gagarine. Ça ne l’a pas vraiment amusé, mais la jalousie des singes qui le firent aussi et dont on se souvient moins, si.

Dans les ruines dangereuses des tremblements de terre, sous la neige instable des avalanches ou la boue venue sans prévenir, le chien renifle si se trouvent des déchets encore en vie.

Quand il fait chaud le chien tire sa langue hors de sa gueule (qui prend alors un sourire douloureux) en l’agitant de soubresauts au rythme de sa bruyante respiration. Ses yeux restent perdus. Il paraît que ça lui évite de transpirer, mais franchement le monde préfèrerait qu’il active ses glandes sudoripares, il puerait certes un peu plus et l’on inventerait un aérosol déodorant pour lui, qui fasse un jeu aux enfants de l’asperger.

Le chien jappait au bord de la tombe que les sous-hommes creusaient pour eux-mêmes, sous la conduite du surhomme. Le chien peut venir d’Allemagne, il n’en est pas plus un maître, tout humain lui étant un surhomme de circonstance. On peut pourtant lui en vouloir d’avoir été là aussi ; cette fidèle ordure nous y accompagnait, sa présence signait que nous n’étions qu’homme là encore. Homme comme les autres toujours semblable, flattant la tête du berger. (L’agneau y a beaucoup perdu de sa crédibilité.)

Quel animal peut bien supporter le chien ?

Le chien proviendrait du loup, encore que les biologistes ne s’accordent pas tous à l’hypothèse, certains pariant sur un ancêtre commun, aujourd’hui éteint ou se survivant péniblement chez ces chiens sans passé domestique, non issus du marronnage, qu’on nomme joliment chiens parias. Tout se compliquant du fait que l’on tire désormais, en Afrique et en Asie, des races domestiques de la mise en élevage, en captivité, des chiens parias. Le chien me dit qu’il s’en fout pas mal de l’accord des biologistes, ça l’arrange d’être séparé du loup. Son rapport au monde s’en trouve clarifié : Ysengrin on connaît, qui vit sa sauvagerie en meutes structurées, avec un couple alpha comme seul dominateur et reproducteur. La libido bien canalisée et le goût du sang frais, ça vous sauve du ridicule qu’il y a à se branler frénétiquement sur le mollet de M. Martin, pendant l’apéro. C’est l’autre, pas même vraiment un cousin mais plutôt un fou civil qui snobe et ne saura jamais les bonheurs trouvés à l’obéissance, à la déambulation dans les rues noyées de soleil, qui mènent parfois à la rencontre des chiennes ou à l’étourderie joyeuse de se taper un mollet de temps à autre. Alors qu’il se méfie grandement des dholes, dingos et lycaons, depuis que je lui en ai parlé en termes favorables. Des anarchistes qui n’ont pas du loup la rigoureuse organisation, ni ne tirent du marronnage l’ambigu statut de renégat. On ne sait trop ce qu’ils font mis en présence d’un mollet humain, quelle part agressive, libidineuse ou indifférente de leur âme s’en trouve remuée. Je plains le chien qui entrevoit qu’ils aient à se décider sur l’attitude profitable en telle occasion. Ça lui colle la migraine, dit-il, rien que de confusément caresser des alternatives.

Mieux vaut gueuler imperturbablement après le facteur et laisser au loup le soin de mordre tout mollet sans distinction. Mais ces hybrides de nature canine, ces luxes de confusion du sauvage au domestique, chiens sauvages des citadins autant que loups domestiques des nomades, ça lui abaisse le moral.

Étonnant que Caïn ne se soit pas fait seconder d’un chien.

Je sens qu’il désapprouve entièrement les éleveurs de pitbulls qui dénaturent ces bêtes, à l’entendre, en sélectionnant depuis deux décennies les individus les plus agressifs envers l’homme. C’est qu’il est moral, d’un trop long bain dans le langage, et regarde comme essentiel d’être doux aux enfants. Pas touche les enfants ; mordiller le facteur en songeant à leurs cris, se remémorant leurs douloureuses agaceries à son endroit, genre tirage frénétique d’oreilles toujours trop longues, même chez le dobermann depuis que la législation en interdit très humainement l’ablation, foutre en l’air le pantalon du facteur sans chiquer les mômes : de la sublimation. Quoi de plus moral ?

Visite au voisin. Le chien regarde la télévision avec la même acuité que moi. Nous sortons pour une balade.

Monsieur 1

à la manière de Sei Shōnagon, noter ces choses qui…

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choses qui font pouffer seul quand on s’aperçoit de leur ridicule

  • les voitures aux vitres fumées

choses qui émeuvent à les entendre par hasard

  • rock’n’roll prononcé doucement avec l’accent français, dans une ballade

minces choses qui font peur, évoquant la mort

  • un insecte piégé dans le pavillon de notre oreille et qui remue pour en sortir
  • dormir beaucoup plus tard qu’on ne l’aurait souhaité, un jour sans aucune occupation